Du XVème à la fin du XIXème siècle, le papier était considéré comme une matière dangereuse, on disait alors susceptible.
Les médecins le soupçonnaient de véhiculer la peste, le choléra ou la fièvre jaune, au même titre que les étoffes ou les marchandises.
Face à cette peur, les autorités de santé avaient déployé un vaste dispositif de précaution. Le courrier en provenance des zones épidémiques était systématiquement désinfecté.
Cette pratique sanitaire et postale s’appelle la purification des lettres.
Elle consiste à désinfecter le courrier à l’aide, par exemple, de vinaigre, de fumée, de gaz ou d’une flamme, agents réputés destructeurs de miasmes et autres pathogènes.
Purifier le courrier s’effectuait généralement dans les bureaux de santé des ports, aux frontières, dans les lazarets ou dans les lieux de quarantaine.
Afin de permettre la pénétration des agents désinfectants sans enfreindre le secret postal, les lettres étaient souvent incisées ou perforées.

Vers la fin du XIXème siècle, les avancées en microbiologie sapent les bases médicales de la purification des lettres.
Peu à peu, la désinfection du courrier, sans utilité sanitaire réelle, est abandonnée.
Toutefois, récemment, lors de la pandémie de covid-19, la purification des lettres a repris du service, notamment en Chine.
Outre les entailles dans les lettres, la purification du courrier a produit de nombreuses marques visibles : timbres de désinfection, cachets et mentions manuscrites, patentes de santé & passeports sanitaires…
Ces indices font aujourd’hui le bonheur des philatélistes et des marcophiles.
Ils permettent de reconstituer l’histoire, non seulement des postes, mais aussi des épidémies et des circulations internationales des personnes & marchandises.
La purification du courrier a été une pratique mondiale avec des appellations différentes suivant les langues :
❧ En anglais : disinfected cover, disinfected mail.
❧ En italien : lettera disinfettata, corriere disinfettato.
❧ En espagnol : carta desinfectada, correo desinfectado.
❧ En néerlandais : gezuiverd brief et aussi marine gezuiverd pour le courrier maritime.
❧ En allemand, le vocabulaire était étoffé et peu standardisé : Cholera-Brief, desinficiert Brief, disinfiziert Brief, desinfizierter Brief, gereinigt Brief, sauberem Brief. Les mots desinfikiert et desinficirt ont aussi été employés.
Lettres purifiées et documents sanitaires
- Traite de Smyrne pour Trieste en 1840 purifiée à Semlin
Ce document montre la résilience des rescapés du massacre de Chios en 1822 à travers l'essor commercial de la famille Ralli.
- Journal français purifié aux Pays-Bas durant le choléra de 1832
Cet exemplaire du journal Le Cabinet de Lecture porte la marque de désinfection néerlandaise GEZUIVERD.
- Lettre de Lisbonne durant les combats du Tage de 1831
La capitale portugaise réputée imprenable fut réduite en moins de 2 jours lors de l'intervention militaire française de l'amiral Roussin.
- Lettre de 1832 purifiée à Nice sur le cordon sanitaire sarde
Pour contenir le choléra français, Nice instaure un cordon sanitaire sur le fleuve Var et se place sous la garde de la Madone.
- Lettre purifiée durant la fièvre jaune espagnole de 1821
En urgence, le fleuve Bidassoa devint le cordon sanitaire protégeant la France des virus espagnols de la fièvre jaune et du libéralisme.
- Lettre de Bory de Saint Vincent de retour de l'expédition de Grèce
En quarantaine devant Toulon, ce naturaliste relate ses découvertes scientifiques durant l'intervention militaire française de 1828.
- Patente de santé de Vintimille durant le choléra
En 1884-1885, une patente de santé, délivrée par les autorités sanitaires, permettait de circuler en Italie pendant l'épidémie de choléra.
- Lettre de Riga durant le choléra pour une maison bordelaise
Memel, désormais Klaipėda en Lituanie, était déjà en 1832 le premier rempart européen contre l'invasion de virus russes.
- Lettre d'un général lors de l'expédition française en Grèce
En 1828, la France soutient militairement les indépendantistes grecs. Le général Durrieu annonce dans ce pli la prise de Morée devenue Patras.
- Lettre d'Hydra à Trieste purifiée à Corfou en 1834
Un pli témoin de la diaspora commerciale grecque juste après les tragédies de l'indépendance de la Grèce.









