Lettre purifiée sur la frontière militaire du Danube en 1853

Parti de Gallatz et transporté par les vapeurs de la compagnie DDSG, ce pli pour la banque Fould à Paris illustre la frontière militaire et le cordon sanitaire autrichiens dans le Banat.
Lettre expédiée de Gallatz, avec la mention manuscrite «&nbsp;p. Dampfschiff&nbsp;» c'est à dire «&nbsp;par bateau à vapeur&nbsp;». Ces transports fluviaux étaient assurés par la DDSG Donau Dampfschiffahrts Gesellschaft, la compagnie danubienne de navigation à vapeur.<br />Le pli était destiné à «&nbsp;Herren B. L. Fould & Fould Oppenheim&nbsp;» à Paris. Il s'agit de Benedict&nbsp;- Benoît Fould et de Wolff&nbsp;- Louis Fould qui dirigeaient la banque familiale Fould-Oppenheim, très prospère sous le Second Empire.<br />Les perforations de la lettre par la pince rastel, préalables à la purification par fumigation à Alt-Oršova, sont nettement visibles.
Lettre expédiée de Gallatz, avec la mention manuscrite « p. Dampfschiff » c’est à dire « par bateau à vapeur ». Ces transports fluviaux étaient assurés par la DDSG Donau Dampfschiffahrts Gesellschaft, la compagnie danubienne de navigation à vapeur.
Le pli était destiné à « Herren B. L. Fould & Fould Oppenheim » à Paris. Il s’agit de Benedict - Benoît Fould et de Wolff - Louis Fould qui dirigeaient la banque familiale Fould-Oppenheim, très prospère sous le Second Empire.
Les perforations de la lettre par la pince rastel, préalables à la purification par fumigation à Alt-Oršova, sont nettement visibles.
Verso de la lettre avec le cachet de désinfection d'Alt-Oršova, les autres cachets de transit et la marque d'arrivée à Paris. Le document porte des mentions manuscrites de classement typiques des banques de l'époque.
Verso de la lettre avec le cachet de désinfection d’Alt-Oršova, les autres cachets de transit et la marque d’arrivée à Paris. Le document porte des mentions manuscrites de classement typiques des banques de l’époque.
Trajet en bateau à vapeur sur le Danube de ce pli parti de Gallatz le 18 août 1853, désinfecté à Alt-Oršova le 21 et ayant été transféré sur le train à Pesth, désormais Budapest, le 24. L'arrivée à Paris a eu lieu le 28 août.<br />Extrait d'une carte autrichienne francophone du cours du Danube, éditée à Vienne en 1837 par «&nbsp;Artaria & Compagnie&nbsp;». Il s'agit d'après l'éditeur, d'un «&nbsp;Guide de Voyage à Constantinople sur le Danube avec indication de tout ce qui a rapport à la Navigation des Pyroscaphes sur cette route&nbsp;».<br />Le Danube apparait en bleu. Le tracé jaune est la frontière de l'Empire ottoman, au nord avec l'Empire d'Autriche, à l'est avec la Russie d'alors, aujourd'hui Ukraine.<br />Source Gallica.
Trajet en bateau à vapeur sur le Danube de ce pli parti de Gallatz le 18 août 1853, désinfecté à Alt-Oršova le 21 et ayant été transféré sur le train à Pesth, désormais Budapest, le 24. L’arrivée à Paris a eu lieu le 28 août.
Extrait d’une carte autrichienne francophone du cours du Danube, éditée à Vienne en 1837 par « Artaria & Compagnie ». Il s’agit d’après l’éditeur, d’un « Guide de Voyage à Constantinople sur le Danube avec indication de tout ce qui a rapport à la Navigation des Pyroscaphes sur cette route ».
Le Danube apparait en bleu. Le tracé jaune est la frontière de l’Empire ottoman, au nord avec l’Empire d’Autriche, à l’est avec la Russie d’alors, aujourd’hui Ukraine.
Source Gallica.

Alt-Oršova sentinelle du Danube désormais noyée

Durant le XIXème siècle, le port d’Alt-Oršova - Alt-Orschova était la pointe sud-est de l’Empire d’Autriche. Situé sur la Militärgrenze du Banat, c’était un point de contrôle essentiel pour la monarchie Habsbourg.

Sur la rive nord du Danube, Alt-Oršova faisait face à la principauté autonome de Serbie, rattachée nominalement à l’Empire ottoman ainsi qu’à l’île d’Ada Kaleh - Adakale - Neu Oršova qui abritait une garnison et des marchands turcs.
Dans cette région des « Portes de Fer », de part et d’autre du fleuve, les affrontements armés n’ont jamais longtemps cessé de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale.

Dans les années 1970, la Roumanie de Ceausescu et la Yougoslavie de Tito construisirent un barrage qui engloutit, dans sa retenue d’eau, Alt-Oršova, Neu-Šupanek et l’île d’Ada Kaleh. Désormais, la bourgade d’Orșova regroupe, au sec, les habitants de la rive roumaine du Danube.

Alt-Oršova, Neu-Šupanek et Neu Oršova sur la carte de navigation du Danube sur le territoire de l'Empire d'Autriche (source ÖNB Labs). Cette carte dite de Pasetti, représente, à très grande échelle, l'ensemble du cours autrichien du Danube, de Linz aux Portes de Fer. Les feuillets mis bout à bout ont une longueur de 44 mètres. Cet atlas fluvial, symbole de la puissance de la monarchie Habsbourg, a été édité, réalisé et lithographié, entre 1862 et 1867, par Florian von Pasetti, Valentin von Streffleur, Alexander Möring et Anton Dolezal.
Alt-Oršova, Neu-Šupanek et Neu Oršova sur la « carte de navigation du Danube sur le territoire de l’Empire d’Autriche » (source Österreichischen Nationalbibliothek - ONB Labs).

Cette carte dite de Pasetti, détaille, à grande échelle, l’ensemble du cours autrichien du Danube, depuis Linz jusqu’aux Portes de Fer. L’ensemble des feuillets mis bout à bout possède une longueur de 44 mètres.
Cet atlas fluvial, symbole de la puissance de la monarchie Habsbourg, a été réalisé, entre 1862 et 1867, par Florian von Pasetti, Valentin von Streffleur, Alexander Möring et Anton Dolezal.

Sur la rive nord du Danube, entre Alt-Oršova et Neu Oršova, au débouché de la plaine inondable dite « Lunka », se trouve une « neutrale Gebiet », c’est à dire un territoire neutre.

Pour entrer en Autriche, ne surtout pas passer en « C.P. »

Terrifiée par la peste qui ravage les possessions ottomanes au sud de son territoire, l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche promulgue la Sanitäts-Normativ (loi sanitaire) en 1770. La frontière de l’empire est officiellement militarisée pour en faire, simultanément, un barrage anti-épidémique ultra-réglementé, une barrière douanière et une défense contre les ottomans.

Ce dispositif hors normes est appelé Militärgrenze (frontière militaire) ou Pestcordon (cordon sanitaire, littéralement cordon de peste).
Le Pestcordon s’étirait sur 1 900 km, des côtes dalmates en mer Adriatique aux sommets de la Bucovine à la frontière des actuelles Roumanie et Ukraine. Certains contemporains l’avaient surnommé la « Muraille de Chine d’Europe ».
Sur une grande partie de son tracé central, la Militärgrenze s’appuyait sur les fleuves, notamment la Save et le Danube, comme à Alt-Oršova.

Deux Grenzers du Banat, sur la rive autrichienne du Danube dans la zone des Portes de Fer, à proximité d'une tour de guet en bois de type Čardak - Tchardak. Les Grenzer étaient un corps paramilitaire de paysans-soldats installés à demeure tout au long de la Frontière militaire autrichienne. En échange de terres agricoles, ils assuraient la double mission impitoyable de repousser les incursions ottomanes et de garder nuit et jour les postes du cordon sanitaire. Reconstitution graphique de Didier Lebouc en mars 2026 librement inspirée d'une une aquarelle de 1820 de Franz Jaschke (source originale ÖNB Digital).
Deux Grenzers du Banat, sur la rive autrichienne du Danube, à proximité d’une tour de guet de type Čardak.
Reconstitution graphique de Didier Lebouc librement inspirée d’une une aquarelle de 1820 de Franz Jaschke (source originale ÖNB Digital).

Cette frontière militaire et sanitaire était gardée 24/7 par un corps paramilitaire de paysans-soldats locaux appelés les Grenzer (les frontaliers). En temps de crise, l’effectif des Grenzer pouvait atteindre 100 000 personnels, bien décidés à empêcher toute incursion microbienne ou militaire dans leurs villages.
Tous les 1 à 3 km, le long du Pestcordon étaient érigés des « C.P. », abréviation de Cordon Posten (poste du cordon, au sens de poste militaire). Le plus souvent, ces « C.P. » étaient dotés d’une tour de guet en bois, le Čardak ou Tchardak. Chaque Cordon Posten était à portée de fusil du poste voisin. La consigne donnée aux Grenzer était basique : tirer à vue sur toute personne tentant de franchir la frontière hors des points de passage autorisés.

L’extrait de la carte de Pasetti ci-dessus qui représente environ 8 km du cours du Danube, comporte pas moins de 9 « C.P. ». Le poste d’Oršova, noté C.P. Oršovaer, est mentionné avec un Čardak.

Le Rastelamt sas sanitaire grillagé

La seule possibilité pour pénétrer dans l’Empire d’Autriche sans prendre le risque d’être abattu par les Grenzer était de passer par un Rastelamt, comme ceux d’Alt-Oršova ou de Semlin.

Rastelamt signifie littéralement « bureau de la grille ». Dans cet office administratif, le Rastel ou Rastell – du latin rastellum herse ou râteau – désignait une double barrière en bois ou en métal. Séparant l’employé autrichien du voyageur, ce grillage permettait de dialoguer et d’échanger des documents sans aucun contact physique, un ancêtre de l’hygiaphone.

Ces bureaux frontière pratiquait aussi la désinfection du courrier et des marchandises.
Ainsi, la lettre de Gallatz porte le cachet de désinfection gereiniget b.k.k. Rastelamte ALT-ORSOVA qui signifie mot à mot « purifiée au bureau de la grille impérial et royal d’Alt-Oršova ».

La pince rastel, utilisée pour perforer les lettres avant désinfection, partage la même étymologie que Rastelamt, à cause de ses pointes en forme de râteau. L’outil rastel bénéficie aussi d’un effet de métonymie puisqu’il était employé presque exclusivement dans un Rastelamt.

Outil pince rastel  de purification des lettres. Reconstitution graphique par Didier Lebouc.
Pince rastel de purification des lettres. Reconstitution graphique par Didier Lebouc.

Les suspects condamnés à la Contumaz

À proximité du Rastelamt, l’administration sanitaire autrichienne construisait presque toujours une Contumaz, Contumatz ou Contumaz-Anstalt, c’est à dire un lazaret où les personnes soupçonnées d’être contagieuses étaient enfermées le temps de leur quarantaine.
Contumaz vient du latin contumacia qui signifie insoumission ou obstination et qui a donné en français « contumace ».

La Contumaz associée au Rastelamt d’Alt-Oršova était située à environ 2 km plus au nord, près de la rivière Cerna, dans la localité de Neu-Šupanek - Schuppanek - Schubanek - Župánek - Jupalnic.
Elle était dirigée par un certain docteur Joseph Kraus, qui avait fait ses études à Vienne, puis s’était retrouvé posté aux confins de l’empire, dans une sorte de désert des Tartares sanitaire.
Cette Contumatz est clairement indiquée sur la carte de Pasetti reproduite ci-dessus.

La Contumaz autrichienne de Schuppanek - Schubanek - Župánek - Jupalnic vers 1825, sur la rive nord du Danube, désormais en Roumanie. Les montagnes sur la rive sud faisaient alors partie de la principauté de Serbie, nominalement dans l'Empire ottoman et, en pratique, entièrement autonome. La rivière Cerna n'apparait pas, elle est située sur la gauche de l'image. La zone au premier plan de plaine inondable Lunka , y compris la Contumaz, est désormais située en Roumanie, noyée sous les eaux depuis la construction du barrage des Portes de Fer sur le Danube dans les années 1970. Reconstitution graphique de Didier Lebouc d'après une gravure d'époque de Ludwig Erminy et Adolf Friedrich Kunike.
La Contumaz autrichienne de Neu-Šupanek vers 1825, sur la rive nord du Danube, désormais en Roumanie. Les montagnes sur la rive sud faisaient alors partie de la principauté de Serbie.
Alt-Oršova et l’île de Neu Oršova ne sont pas visibles sur cette image. Elles sont masquées par les collines représentées sur les bords respectivement droit et gauche de l’image.
Toute la plaine dite « Lunka » au premier plan, y compris la Contumaz, est désormais noyée sous les eaux depuis la construction du barrage des Portes de Fer.
Reconstitution graphique de Didier Lebouc d’après une gravure d’époque de Ludwig Erminy et Adolf Friedrich Kunike.

➝ Pour aller plus loin

❧ Sur ce site, 2 documents ayant franchi la Militärgrenze au Rastelamt de Semlin, sur le Danube, en face de Belgrade : une lettre de 1840 de Constantinople à Trieste et une traite partie de Smyrne la même année.

Page Wikipédia en allemand sur la Militärgrenze, frontière militaire et sanitaire autrichienne.

❧ DDSG Donau Dampfschiffahrts Gesellschaft - compagnie danubienne de navigation : la page sur la DDSG du site l’Europe et ses postes vers 1860 ainsi que la page Wikipédia en allemand, très fournie, sur la Erste Donau-Dampfschiffahrts-Gesellschaft.

Page Wikipédia sur la famille Fould et la banque éponyme.

Contexte sanitaire et épidémiologique

Année : 1853

Pays (noms actuels) : Roumanie, Hongrie, République tchèque, Allemagne, Belgique, France

Pays ou organisation postale (noms d'époque) : DDSG, Port franc de Gallatz - Galați, Empire ottoman, Banat, Militärgrenze, Confins militaires, Empire d'Autriche, Royaume de Saxe, Confédération Germanique, Belgique, France

Épidémies et pandémies en cours ou suspectées : choléra, choléra de 1846-1860, peste

Techniques de purification des lettres et précautions sanitaires utilisées :
rastel, fumigation


Lieux de purification des lettres : Alt-Oršova

Lazarets ou lieux de quarantaine : Neu-Šupanek, Schuppanek, Schubanek, Župánek, Jupalnic

Philatélie, marcophilie et informations postales

Bureaux postaux (noms actuels) : Galați, Orșova, Budapest, Děčín, Valenciennes, Paris

Bureaux postaux (noms d'époque) : Galatz, Gallatz, Alt-Oršova, Pesth, Bodenbach, Valenciennes, Paris

Tarif postal et taxes :
Lettre expédiée en port dû, taxée à l’arrivée à 22 décimes (mention manuscrite sur le recto).
Ce montant correspond au tarif postal français du 1er août 1849 pour l’Empire ottoman par la voie d’Autriche (18 décimes) auquel s’ajoute la taxe territoriale française pour une lettre de 7,5 à 15 grammes (40 centimes).

Timbres, marques, oblitérations et cachets postaux :
Au recto, de gauche à droite : cachet commercial ovale MARCO TAHL in GALATZ, marque GALATZ 18 AUG., marque manuscrite p Dampfschiff (par navire à vapeur) et cachet rouge d’entrée d’Autriche par Valenciennes du 28 août.
Au verso : cachet de désinfection « gereiniget b.k.k. Rastelamte ALT-ORSOVA » du 21 août 1853, cachets de transit de Pesth du 24 août et de Rodenbach du 25 août, cachet d’arrivée à Paris du 28 août.

Contact et échanges

➝ Pour joindre Roland Goutay spécialiste en lettres purifiées, philatélie et marcophilie :
utiliser le formulaire de contact ou écrire à lettres@kelibia.eu
Toute prise de contact est, par avance, bienvenue : suggestion d'une précision, proposition de correction, souhait d'informations complémentaires, proposition d'échanges...