Lettre purifiée durant la peste de Marseille en 1721

Pour aller de Sospel à Vintimille, séparés par seulement 16 km à vol d’oiseau, cette lettre de 1721, purifiée au vinaigre, a du franchir deux frontières étatiques ainsi qu’un cordon sanitaire dressé contre l’épidémie de peste partie de Marseille l’année précédente.
Lettre expédiée de Sospello (alors situé en Piémont dans le Royaume de Sardaigne) le 23 octobre 1721 à destination de Vintimille, purifiée au vinaigre sur le cordon sanitaire des Balzi Rossi entre la Principauté de Monaco et la République de Gênes (source Guy Dutau).
Lettre expédiée de Sospello (alors situé en Piémont dans le Royaume de Sardaigne) le 23 octobre 1721 à destination de Vintimille, purifiée au vinaigre sur le cordon sanitaire des Balzi Rossi entre la Principauté de Monaco et la République de Gênes (source Guy Dutau).
Intérieur de la lettre écrite en italien où les auréoles provoquées par la purification au vinaigre sont très visibles (source Guy Dutau).
Intérieur de la lettre écrite en italien où les auréoles provoquées par la purification au vinaigre sont très visibles (source Guy Dutau).

1720 - Marseille - résurgence terrifiante d’un fléau millénaire

La « grande peste de Marseille » a marqué les esprits et décimé le sud de la France dans les années 1720.

La maladie est arrivée dans le port phocéen par le navire de commerce Grand Saint-Antoine. En provenance de Saïda, l’ancienne Sidon, alors possession ottomane, désormais au Liban, le navire, qui a eu plusieurs décès à bord durant la traversée, est mis en quarantaine aux îles du Frioul le 27 mai 1720.
Toutefois, l’autorisation de débarquer les marchandises est donnée par les intendants de santé et les échevins qui ont des intérêts économiques dans la cargaison.

Les puces présentes à bord, vecteur de la peste conjointement avec les rats, rejoignent ainsi la terre ferme. Très vite, l’épidémie gagne les quartiers les plus pauvres de Marseille avant de s’étendre à toute la Provence dès l’automne 1720.

Le chevalier Nicolas Roze dirigeant l'évacuation et l'ensevelissement des cadavres sur l'esplanade de la Tourette durant l'épidémie de peste à Marseille en 1720. Reconstitution graphique de Didier Lebouc en mai 2026 d'après un tableau d'époque de Michel Serre (source originale : Musée Atger de Montpellier - Christophe Moustier - Wikimedia Commons)
Le chevalier Nicolas Roze dirigeant l’évacuation et l’ensevelissement des cadavres sur l’esplanade de la Tourette durant l’épidémie de peste à Marseille en 1720.
Reconstitution graphique de Didier Lebouc en mai 2026 d’après un tableau d’époque de Michel Serre (source originale : Musée Atger de Montpellier - Christophe Moustier - Wikimedia Commons).

Face à la progression rapide de la peste, le blocus de Marseille est décrété le 14 septembre 1720, suivi par la mise en place de cordons sanitaires sévèrement gardés par la troupe.
Ces lignes de défense épidémique s’appuyaient essentiellement sur des barrières naturelles : le canal de Craponne, le Rhône, la Durance, le Verdon, le Jabron…

Pour protéger le Comtat Venaissin, alors possession du pape, un mur en pierre sèche est érigé que l’histoire retient sous le nom de « mur de la peste ».

Vestiges situés entre Lagnes et Fontaine-de-Vaucluse du mur de la peste édifié en 1720 (source originale Psycho Chicken - WikimediaCommons)
Vestiges, toujours visibles aujourd’hui entre Lagnes et Fontaine-de-Vaucluse, du mur de la peste édifié en 1720 pour protéger les possessions du pape autour d’Avignon (source originale Psycho Chicken - Wikimedia Commons).

Malgré ces efforts, la maladie atteint Avignon, Arles, Beaucaire, Salon de Provence, Tarascon et s’étend même jusqu’au Gévaudan.
Les derniers foyers de peste s’éteignent dans la région d’Avignon et d’Orange fin 1722.
Le bilan de cette épidémie est effroyable. Les historiens estiment les décès entre 90 000 et 120 000 pour une population provençale estimée à 400 000 habitants.

➝ Pour en savoir plus sur la dernière grande épidémie de peste en France, consulter les pages Wikipedia consacrées :
à la peste de Marseille de 1720 à 1722,
au mur de la peste bâti dans le Comtat Venaissin,
au chevalier Nicolas Roze qui organisa la défense sanitaire contre la peste à l’intérieur de la ville de Marseille.

Face à la peste marseillaise, Gênes se cadenasse

La lettre écrite à Sospel en octobre 1721 est un témoin direct de cette période d’épidémie et de contrôle sanitaire.

Depuis le moyen-âge, Nice et son arrière-pays appartiennent aux comtes de Savoie qui possèdent aussi la province voisine du Piémont.
Juste avant l’arrivée de la peste à Marseille en 1720, le Duc de Savoie, soucieux de s’auto-octroyer une promotion, récupère le Royaume de Sardaigne, suite à un troc complexe avec la monarchie Habsbourg de Vienne.
À partir de cette date, Sospel, comme tous les autres fiefs de la Maison de Savoie, est intégré au royaume sarde dont la capitale est devenue Turin.

Pour rejoindre Vintimille, le courrier, tranporté par « piéton - pedone », doit d’abord atteindre la côte méditerranéenne à Menton qui fait alors partie de la principauté de Monaco.
À quelques kilomètres de son point départ, la missive franchit donc une première frontière.

À Menton, un autre « piéton » prend en charge cette lettre pour Vintimille qu’il relie en suivant la côte sur une dizaine de kilomètres.
Vintimille est alors dans la République de Gênes, état vivant presque exclusivement du commerce maritime. Terrifiées par la peste qui ravage la Provence, les autorités génoises établissent un strict cordon sanitaire près de la frontière avec Monaco, au lieu-dit Balzi Rossi (rochers rouges).

Extrait des « cartes des côtes de Provence, depuis le cap d'Aglio et Monaco jusques à Vintimille,  communiqué par le Bureau des Ingénieurs Géographes de la Guerre et procuré par Monsieur le marquis de Chabert ». De gauche à droite, les localités de Monaco, Menton, Balssirossi (Beauce Rosso ou Rocher Rouge) et Vintimiglia (ou Vintimille) sont entourées en bleu nuit (source originale Gallica)
Extrait des « cartes des côtes de Provence, depuis le cap d’Aglio et Monaco jusques à Vintimille, communiqué par le Bureau des Ingénieurs Géographes de la Guerre et procuré par Monsieur le marquis de Chabert ».
De gauche à droite, les localités de Monaco, Menton, Balssirossi (Beauce Rosso ou Rocher Rouge) et Vintimiglia (ou Vintimille) sont entourées en bleu nuit.
Sospel est situé dans l’arrière-pays, hors de la carte, au nord de Menton
Source originale Gallica.

La lettre de Sospel a subi une désinfection rigoureuse par aspersion de vinaigre lors de sa traversée du cordon sanitaire des Balzi Rossi. Étonnamment, aucune fente ou entaille n’ait été pratiquée sur le papier.

Contexte sanitaire et épidémiologique

Année : 1721

Pays (noms actuels) : France, Italie

Pays ou organisation postale (noms d'époque) : Royaume de Sardaigne, Piémont-Sardaigne, Principauté de Monaco, République de Gênes

Épidémies et pandémies en cours ou suspectées : peste

Techniques de purification des lettres et précautions sanitaires utilisées :
vinaigre


Lieux de purification des lettres : Balzi Rossi

Philatélie, marcophilie et informations postales

Bureaux postaux (noms actuels) : Sospel, Menton, Vintimille

Bureaux postaux (noms d'époque) : Sospello, Mentone, Ventimiglia

Tarif postal et taxes :
Pli non taxé et ne comportant aucune marque postale. La lettre a été acheminée par piéton via Menton.

Contact et échanges

➝ Pour joindre Roland Goutay spécialiste en lettres purifiées, philatélie et marcophilie :
utiliser le formulaire de contact ou écrire à lettres@kelibia.eu
Toute prise de contact est, par avance, bienvenue : suggestion d'une précision, proposition de correction, souhait d'informations complémentaires, proposition d'échanges...